Meg Stuart
Damaged Goods
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LES INROCKUPTIBLES, beau dommage - Philippe Noisette (10/12/2002) [ French ]

Dix and après des débuts ravageurs, la chorégraphe américaine Meg Stuart poursuit son œuvre nomade. A coups d’envie et de mise en danger.

Meg Stuart se fout sans doute de la pose de prodige qui lui irait si bien. Née en 1965 à La Nouvelle-Orléans, elle file étudier à la New York University où elle obtient un BFA de danse, travaillant les techniques du « release » et du « contact improvisation » qui firent les riches heures de la post modern dance US ; et assiste le chorégraphe Randy Warshaw pour finir par signer de brèves études consacrées au corps , à l’origine de Disfigure Study crée en 1991 au Festival Klapstuk de Louvain,
Même ci, depuis, Meg Stuart m’a pas complètement déserté le paysage, un rien sinistré, de la dans américaine, c’est en Europe qu’elle a arrimé le chapiteau de firtune de sa compagnie, Damaged Goods, à l’intitulé d’une rare justesse. Car ses « Bien endommagés », elle n’a cessé de les chérir entre Bruxelles, ville en travaux perpétuels, et Zurich, bourgeoise qui aime se faire peur avec un Marthaler ou une Stuart, au risque de laisser ses théâtres imploser sous les applaudissements transis.

Dans cette infortune, la chorégraphe a entrainé des plasticiens comme Ann Hamilton, Gary Hill, Bruce Mau, des auteurs comme Stephan Pucher ou Tim Etchells. Et même Mikhail Baryshnikov, monstre sacré du ballet classique, passé avec larmes et bagages au contemporain, lui commandera Remote pour son White Oak Dance Project. Une activité intense, à l’image des flux continus qui irriguent une nouvelle génération de créateurs actuels à géométrie variable et géographie indécise. Crash Landing, en 1997, se présentait comme un forum d’improvisations pour danseurs, musiciens, créateurs sonores et cinéastes, Highway 101, quelque temps plus tard, épousait la forme des lieux qui l’accueillaient. Avec toujours cette mise en danger, forme d’intranquilité revendique sans manières par Meg Stuart. S’engager, pour elle, c’est aussi diriger des ateliers de composition et d’improvisation. Une façon de fuir le système de production actuel qui, à coups de subventions trop chères payées en retour, prend certains à la gorge. Stuart aime évoquer la figure du peintre qui ne crée pas dans le besoin, mais dans l’envie.

La jeune femme s’est remise au travail quelque part entre la Belgique et la Suisse : projet à la limite d’identités fluctuantes, réel et hallucination mêlés. Un prolongement d’Alibi, pièce fragmentée qui laissa plus d’un fan de la première heure désorienté. Comme si l’Américaine, par grands vents, refusait de nous tendre sa boussole mentale. En attendant cette nouvelle proposition radicale, Meg Stuart réanime Disfigure Study, son premier opus, à la demande d’Alain Platel, qui osa l’an passé un festival de reprises.

Elle est là, assise par hasard à nos cotés dans la salle du Mousonturm de Francfort, le souffle court, la jambe folle, une agitation extrême : à l’origine, Meg Stuart était sur scène. Ce soir, elle est spectatrice, face à ce miroir déformant. Dés lés premières minutes, on retrouve ce clair-obscur qui baigne Disfigure Study : des jambes puis un corps qui se dévoilent, un baiser furtif, un menton et une épaule en duo.

Le chorégraphe explose les codes de nos chairs et, avec eux, le mouvement mis en scène : de cette virtuosité intérieure – les trois interprètes Simone Aughterlony, Joséphine Evrard et Michael Rüegg sont exceptionnels -, Meg Stuart sait tirer l’essentiel. Et interroge l’autre, l’absent, la mort. Mais encore : qu’est-ce qu’un corps qui tombe, qui dérape, qui s’abandonne, si ce n’est la danse de notre quotidien, ces petits rien qui nous maintiennent en vie jour après jour.

Sous forme de solos, duos et parfois trios, Disfigure Study devient une toile vivante jusqu’à ce trait de génie inspiré d’un autoportrait de Francis Bacon : le modèle rendu à sa juste dimension, vivant ou presque.

Meg Stuart peut également compter sur les lumières au rayon près de Randy Warshow – hommage du maître à l’élève à moins qu’il ne s’agisse d’un passage de témoin… - et sur la musique live d’une rare intelligence de Hahn Rowe pour transcender la matière chorégraphique qu’elle porte en elle. Lorsque le garçon se détache du fond de scène, dépassant les deux filles à terre, ombres en mouvement, pour venir au-devant de nous, son pas semble résonner jusqu’au plus profond de chacun.

Disfigure Study fonctionne alors comme un champ de mines dont chaque déflagration provoquée par les danseurs nous ébranle. Et les applaudissements sourds qui saluent enfin les danseurs soulagent aussi les spectateurs mentalement et physiquement, parties prenantes de ces études majeures. Au final, Meg Stuart, voisine d’un soir, a poussé un petit cri, pleuré peut-être. Et filé par une porte dérobée. On n’a pas eu le temps de lui dire qu’on l’aimait depuis déjà dix ans…

Libération, Le corps dénaturé - Elisabeth Lebovivi (14/12/2002) [ French ]

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