Meg Stuart
Damaged Goods
Jozef Wouters/Decoratelier
Articles
Interviews
Teaching
DER WESTEN, Batterieladungen mit einem Hauch von Menschlichkeit - Sarah Heppekausen (07/10/11) [ German ]
DEUTSCHLANDFUNK, Beeindruckender Wutschmerz - Nicole Strecker (08/07/2011) [ German ]
UTOPIA PARKWAY, Shellshocked, but extremely alive - Hans-Maarten Post (21/07/2011)
DER STANDARD, Der Mann mit dem goldenen Projektor - Helmut Ploebst (08.02.2011) [ German ]
MOUVEMENT, Tsunami Stuart - Gérard Mayen (26/07/2011) [ French ]

La dernière pièce de Meg Stuart embarque danseurs et spectateurs dans l’acceptation extrême d’une immersion dans les puissances déchaînées du monde

Inouï. Un silence inouï. Peut-on parler d’un silence inouï, sorte d’oxymoron? Silence jusqu’ici non entendu. Entend-on un silence ?

Mais comment qualifier autrement ce silence des sons et des gestes, qui soudain à un moment s’empare des cinq danseurs, du musicien et des spectateurs de la pièce Violet, créée au Festival d’Avignon, signée Meg Stuart. La lumière provient alors du fond de la salle, que les spectateurs perçoivent donc dans leur dos, les interprètes sont alignés en front de plateau, dans un face-à-face accentué, suspendu, comme le constat d’un destin intégralement partagé.

On pourrait décrire ces choses-là de manière beaucoup plus analytique. Mais une force domine, qui impose de le traduire sans rien censurer du déferlement d’émotion que provoque cette pièce. Qui secoue terriblement. La grande plage de silence qu’on vient d’évoquer survient après son contraire, une montée d’une puissance inouïe qui l’a précédée, presque une heure durant. On le perçoit comme le calme insensé, irréel, qui s’abat en un clin d’œil sur les régions que viennent de dévaster un ouragan.

De Meg Stuart, on se souvient de Blessed, ce solo interprété par Francisco Camacho, qui portait les traces explicites des inondations catastrophiques de Louisiane. Devant Violet à présent, on n’a pu s’empêcher de songer au tsunami japonais. On est allé vérifier dans le dossier de presse. Il n’en est rien semble-t-il. La chorégraphe n’évoque rien d’autre qu’une conjonction organique générale avec des dynamiques du monde, dans un rapport de pure abstraction. Lequel est chez elle, du reste, bien peu habituel. Il n’empêche : Violet a quelque chose d’un tsunami.

Cette puissance tient beaucoup au grondement de la musique que Brendan Dougherty installe progressivement sur scène. Son jeu à la batterie s’accroche sur les crêtes vertigineuses d’un déchaînement progressif de forces électroniques brutes, sombres, rondes, qui s’emparent de tout, de l’espace, du mental, du physique des corps, aux limites du soutenable.
A ce propos, notons au passage un nombre exceptionnel de départs de spectateurs, mais semblant plutôt fuir ce volume sonore pour eux insupportable, que désapprouver la pièce en tant que telle. C’est dommage.

D’abord alignés en fond de scène, les cinq danseurs – trois garçons, deux filles, d’une très grande diversité de morphologies et d’allures – sont loin de reproduire en prise directe les impulsions musicales. A distance les uns les autres, à distance de la masse sonore, chacun laisse peu à peu le mouvement s’emparer de lui, comme reçu plus que donné, traduit plus qu’écrit, éprouvé plus que maîtrisé.

Cela se fait d’abord par gestes infimes, décomposés par dissociations et isolations, tenant par instant du hoquet, de la saccade, où les bras se taillent la part belle d’une prolixité rhétorique, multipliant les motifs à l’infini, sur la gamme d’un potentiel inépuisable de variations, alors même qu’il s’agit de si peu. Il y a là un triomphe de l’idée de danse. Pour qui veut bien la voir.

Jamais à l’unisson, mais agissant toujours tous en commun, ces personnes génèrent peu à peu un plan de connexions plastiques généralisées, flottant dans une indéfinition de la relation, comme dilué dans et gagné par une vibration globale de l’organicité du monde. Elles y résistent aussi, y sculptent leur inextinguible autonomie, tout autant qu’elles opposent à l’effrayante déferlante sonore une rythmicité franchement décalée, manifestement retenue. C’est sobre, pauvre, en même temps qu’incroyablement intense.

C’est un vertige d’appel du mouvement comme réalisation de tensions signifiantes du monde. Cela se communique à la physicalité active de la masse des spectateurs. Enigmatique, Violet n’en dit pas beaucoup plus qu’une résolution à accepter de se confronter aux puissances du monde, fussent-elles déchaînées. C’est une expérience rare, que conduisent des interprètes qui paraissent si frêles, faibles, et pourtant tellement présents, entièrement, rien d’autres que présents, donc en devenir-humains. La description de tout cela réclamerait des pages et des pages.

Lorsque l’ouragan s’apaise soudain, la pièce est loin de se terminer. Des sons reviendront peu à peu, infimes, à peine grattés sur les peaux de la batterie. Des gestes se recomposent aussi, comme transparents, médusés par la conscience d’une fragilité inouïe, infiniment précieux, motifs vibrants accrochés à des silhouettes tenues de s’inventer. Cette longue séquence minimaliste, extrêmement lente, pourrait désespérer bien des regards, alors qu’ici elle se reçoit comme toujours empreinte de la trace mémorielle physique de l’ouragan qui s’est produit, pas près de s’éteindre en corps et en esprits, continuant de sous-tendre l’ensemble.

Deux tableaux particulièrement intenses émaillent cette estampe. Le premier fait s’agréger les cinq danseurs dans un même grand corps allongé au sol, mêlée inextricable de membres, de bustes, de sexes, de têtes, intégralement abandonnés à une danse-contact écrasée de pression gravitaire. Seule moment d’articulation directement collective de tout le groupe, il y a là un tas, un amas, mais qui roule, obstiné à continuer d’arpenter le monde.

En contraste de cette pesanteur, la toute dernière figure est un ballet de derviches contemporains, dé sémaphores déréglés dans leur tournoiement, toute en élévation, en légèreté, en abstraction peu à peu diluée dans le bain de lumière qui s’en va. Ultime surrection des corps. Conclusion d’une pièce éprouvante mais secrètement réconciliante.


SCORES N°1: touché, The Fault Lines of Touching - Krassimira Kruschkova (2011)

© Damaged Goods — info@damagedgoods.be — +32 (0)2.513.25.40