Meg Stuart
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PÚBLICO, Meg Stuart dances with her ghosts - Gonçalo Frota
MOUVEMENT, UNTIL OUR HEARTS STOP at Tanz im August - Jérôme Provençal (12/09/2016)
MOUVEMENT, UNTIL OUR HEARTS STOP at Tanz im August - Jérôme Provençal (12/09/2016) [ French ]
Jury report 'het Theaterfestival 2016', UNTIL OUR HEARTS STOP (31.05.2016)
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Le Devoir, Nous passons - Catherine Lalonde (14.10.16) [ French ]

Nous passons

Catherine Lalonde, Le Devoir, 14.10.2016

« Art is an unwanted gift », dit Meg Stuart en anglais seulement, parmi une livraison de souvenirs, d’explications sur les matériaux du décor, de pensées sur la manière dont nous pourrions mieux vivre ensemble. Ce collage final de mots, qui convoque les figures de Louise Bourgeois, Patti Smith, Yoko Ono et la mémoire désormais évanescente de Trisha Brown, avant de tourner au sing along puis au cri, est à l’image de son solo Hunter. Une rosace, un grand collage de mémoires physiques, sonores, énergiques.

Hunter est un travail artistique de maturité. Tout y est complexe: le dispositif scénique; les projections (abstraites, paysages ou films d’enfance); le montage sonore (voix multiples et multigénérationnelles, sons, musiques); la lumière. Si le geste reste assez simple — expressif sans jamais être tout à fait littéral; parlant de contraintes à tenir, de besoins inachevés de libération; précis, rapide, admirablement incarné —, il s’imbrique avec une rare précision dans son écrin. Il y a là plus que de la cohérence entre les divers éléments scéniques; sans qu’on arrive tout à fait à de la magie, il y a création, oui, d’un langage personnel, où ils font office d’alphabet, essentiels; où ils se reflètent et ricochent les uns sur les autres, ajoutent du sens, d’autres lectures de ce qui se déploie sous nos yeux. C’est rare. Comme la très grande maîtrise des rythmes qui est à l’oeuvre ici.

Dans cet environnement, qui tient souvent de l’installation, Meg Stuart, la cinquantaine, au centre de sa toile, s’agite par saccades, semble répondre à des urgences, à des vitesses, à des intensités qui l’irritent. Que Stuart danse ou parle, toujours persiste une retenue qui, parfois créé le mystère, parfois l’incapacité d’accéder à la libération que le spectateur finit par espérer. Mais qui fait aussi qu’on ne voit pas seulement une danseuse, mais une humaine ; une comme vous, comme moi, et pleine de colères contenues.

Hunter est une pièce qui n’éclot pas tout à fait; à nous de nous pencher vers la scène pour sentir ce qui se meut derrière la coquille, à nous de croire que toute cette durée (1h30) est nécessaire pour que nous arrivions à cette qualité d’écoute. En ce sens, l’oeuvre est exigeante, dense — il fallait voir les spectateurs sortir de la salle tous au ralenti, marchant comme dans de l’eau —, riche, un peu lourde, car seul le spoken word final amène une certaine légèreté, et des rires. Mais elle fait naître un vrai sentiment de partage. Car Stuart y dévoile son désarroi, son désir que le mouvement et le changement prennent le dessus sur les habitudes et la rigidité. Elle nous indique que notre vision n’est qu’un filtre, capable de transformer et de colorer l’espace sous nos yeux. Et elle nous rappelled que nous passons. Nous passons, seulement.

« Art is an unwanted gift, dit Meg Stuart, dans cette très belle pièce. You give something to people they don’t necessarily want, but you think they need it, and they have to deal with it. »

Et voilà. C’est dit.

À nous donc.

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