Meg Stuart
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LE DEVOIR, Meg Stuart, la mémoire dans la peau - Mélanie Carpentier (08/10/2016) [ French ]

Meg Stuart, la mémoire dans la peau

Mêlant souvenirs, archives et fiction, Hunter trace l’archéologie d’une vie de danse.

«Tant d’ histoires sont inscrites dans mon corps», remarque Meg Stuart qui, à 51 ans, renoue avec la forme du solo après plus de vingt ans. Lauréate en 2014 des Prix de la Danse de Montréal, elle amorce un retour fort attendu sur la scène de l’ Usine C. Depuis le début des années 1990, la chorégraphe, avec sa compagnie Damaged Goods, se démarque par son travail innovateur et ses scénographies entremêlant les disciplines artistiques. Dans Hunter (2014), la danseuse continue d’instiller dans le coeur de son travail une subtile théâtralité.

En vidéoconférence depuis le Japon, la sérénité de l’artiste chevronnée perce l’écran. Alors qu’elle détaille sa manière d’ aborder le thème de la mémoire sur scène, elle interrompt le fil de sa réflexion pour mieux évoquer le souvenir d’un solo de Robert Lepage l’ayant marquée plus jeune. Impressionnée par le réalisateur et metteur en scène incarnant les multiples facettes de son identité personnelle et artistique sur scène, elle s’est alors posée un défi: «Je l’ ai trouvé brillant! Je me suis dit que s’il pouvait porter et transposer ainsi l’ensemble de son travail dans son corps, alors moi aussi, je devrais essayer ça. »

Prenant part dans les années 1980 à l’effervescente scène new-yorkaise, berceau des méthodes modernes et contemporaines de la danse, la richesse du bagage de l’Américaine, aujourd’hui expatriée en Belgique, est incontestable. Dans Hunter, cette histoire d’une vie consacrée à la danse se fond avec son histoire familiale et ses fantômes du passé. Le tout s’agrémentant d’une part de fiction. Une oeuvre où la question du corps dans l’exercice du temps est sous-jacente.
«J’ai ressenti une urgence d’effectuer ce travail, affirme-t-elle. Je n’ai jamais arrêté de danser. Cette constante recherche du mouvement prend une place centrale dans ma vie. Aujourd’hui, mon ego s’inscrit plus subtilement dans une approche devenue très intime. Avec le temps, en représentation, je deviens de plus en plus la Meg que je suis hors scène. J’aborde la manière dont ce travail physique influence mon développement, ma façon de voir le monde et de me mouvoir à travers celui-ci. »

Mémoire, songe et mensonge

Choisissant d’intervertir sensations physiques et émotives, l’artiste a recours à de multiples outils pour illustrer les mécanismes de la mémoire. «Quand on plonge dans les souvenirs, on ne peut jamais obtenir une image complète, explique l’artiste. On expérimente des flashs d’images, des sensations physiques, on se souvient de certains discours, c’est en fait une pluralité de choses qui nous arrivent simultanément. C’est pourquoi il était très important pour cette pièce de travailler avec la vidéo, l’art visuel, la sculpture sonore. Les sons amènent une profondeur, parfois circulent autour de moi, on joue sur leurs fréquences et leurs effets.»

Meg Stuart aime imaginer son corps comme un récepteur radio, un instrument de mesure où résonnent des voix et des sons, dont celles d’héroïnes telles que Louise Bourgeois, Laurie Anderson ou Patti Smith, qui continuent de l’influencer. Sur scène, elle se plaît à flouter la réalité en juxtaposant des films super 8 de sa famille et des saynètes tournées avec ses danseurs, entrelaçant des expériences passées réelles et fictives.

Ne racontant pas une unique histoire, l’atypique autobiographie se compose de multiples couches qui, progressivement, se défont et illustrent le flot de la conscience, cette mémoire qui glisse constamment, ne cessant d’échapper à notre prise, instable et en perpétuelle transformation.

Porter le poids des ancêtres

«J’ai souvent la sensation de danser des souvenirs de personnes que je ne connais pas, » affirme l’artiste. À travers sa démarche, elle avoue avoir cherché à mesurer à quel point les expériences des générations passées ont pu l’affecter. Pour elle, il s’agit de fouiller et d’extraire des questions à même le corps pour tenter de reconnecter avec son histoire ancestrale, persuadée que chaque partie du corps comporte sa propre mémoire.

«J’ai eu une enfance relative ment heureuse, je n’ai pas vécu d’épreuves de vie qui m’ont complètement chamboulée, mais j’ai le sentiment que je traîne tout de même un poids. Je me suis question née à sa voir d’où venaient ces mouvements de distorsion et de dissociation caractérisant mon esthétique au fil de ma carrière. J’ai alors commencé à chercher à travers l’histoire de ma famille, des générations passées et j’y ai découvert de sombres histoires. Je me de mande si je ne suis pas, d’une certaine manière, en dialogue avec celles-ci», continue-t-elle.

Processus développé sur plusieurs années, la chorégraphe pense que son travail, au départ obscur, a pris un pli léger et ludique au fil du temps. Inspirée par le chamanisme, en résulte l’idée que le temps n’est pas une ligne constante, et qu’on peut guérir et réarranger le passé, réparer des événements même si ceux-ci sont pour tant révolus.

Voyage initiatique ou exercice d’excavation physique, Hunter confère à la danse le pouvoir de se recréer, de se réinventer. Une oeuvre qui cherche avant tout à véhiculer une expérience intime et sensorielle, dans la quelle on pour rare connaître nos propres mécanismes et où la mémoire qui nous construit et, par fois, nous déconstruit s’illustre sous des formes multiples.

De Morgen, Into uncharted waters - Pieter T’Jonck (30.11.16)

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