Meg Stuart
Damaged Goods
Jozef Wouters/Decoratelier
Articles
Interviews
Teaching
Underneath Which Rivers Flow: the secret garden of Globe Aroma and Decoratelier
'Built to Last' de Meg Stuart [ French ]

Built to last de Meg Stuart

Léa Poiré pour Nanterre-Amandiers, 01.2019

Créée en 2012, Built to last semble répondre à son titre : construit pour durer. Comment percevez-vous la pièce aujourd’hui ?

Cette pièce me semble intemporelle car le dialogue entre danse et musique est infini, et que ses racines sont ancrées dans le présent. À la création, nous étions en plein mouvement Occupy Wall Street* à New York. Ce qui était brûlant autrefois semble aujourd’hui mélancolique, un peu ironique. Disons plutôt qu’on peut se permettre d’être ironique, d’être plus blasé, un peu plus réaliste aussi. On sait que la révolution collective, en tout cas celle-là, ne va pas durer.

Avec une certaine réserve, Built to last traite du temps qui passe, de notre connexion au passé et de la peur du futur.

Le temps comme l’histoire n’est qu’une perspective, il n’est pas fixe. En 2012, je disais qu’on pouvait improviser le passé ; je pense désormais que c’est faux. Si on retourne dans le passé, qu’on le recadre, c’est pour comprendre l’endroit où nous sommes aujourd’hui et celui où nous voulons être. Ce regard rétrospectif est davantage un processus de reformulation, de guérison, qu’une improvisation.

Dans cette pièce on explore beaucoup de temps et de vérités différentes : d’un long passage d’unisson qui s’étire à des passages très structurés. Tout est question d’alternatives, d’essais, on cueille quelque chose, on l’expérimente pour le lâcher et recommencer. Rien ne dure pour toujours mais il y a des boucles, des cycles, des motifs. Un dicton que j’aime dit en substance : soit conscient de la stabilité du monde car tout peut aussi s’effondrer. Aujourd’hui, même la stabilité des saisons est remise en cause.

Sur le plateau, un dinosaure en pièces détachées et un mobile de planètes cohabitent avec une salle d'exposition. Ces éléments semblent répondre à l’illusion d’éternité, nous savons que notre monde n’est pas durable et l’humanité vulnérable. Aujourd’hui, peut-on lire la pièce sous le prisme écologique ?

Nous n’avons pas du tout pensé à cette lecture en créant cette pièce sur la prétendue stabilité, mais maintenant cela semble évident. Même notre planète n’existera pas pour toujours. Nous parlions plutôt de ce qui est éteint, de ce qui ne l’est pas, de ce qui est stable. Cette boîte sur le plateau est devenue une salle d’exposition, comme dans un musée d’histoire naturelle qui peut aussi se transformer en une sorte d’espace imaginaire, de boîte à fantasmes. Mon travail essaye souvent de prendre une chose pour la transformer. Comme le dinosaure qui est démembré puis reconstruit en quelque chose d’incohérent. En le détruisant et en le reconstruisant on le libère, en quelque sorte. Toute chose a plus qu’une seule vie, plus qu’un seul sens, plus qu’un seul usage et tout cela fonctionne ensemble.

Cette création est la seule de vos pièces à être chorégraphiée avec des musiques déjà existantes, des monuments de l’histoire de l’art, assemblées avec le musicien Alain Franco. Que permettent de telles musiques ?

Habituellement je travaille mes pièces de façon très ouverte, je commence de zéro, avec le moins de choses possibles, mais cette fois la musique pré-écrite aide à contenir la chorégraphie. Au départ, je voulais travailler sur la pièce symphonique Eroica de Beethoven, mais pendant nos sessions de répétition, Alain Franco passait d’autres morceaux, il cherchait, nous partageait ses clés de lecture, puis il a tout connecté. Il est une véritable archive vivante !

L’idée était de construire une machine à voyager dans le temps. Toutefois, nous n’analysons pas la musique ni son histoire, on y répond de façon émotionnelle, sans savoir si c’est juste ou faux. Il y a un fossé entre ce que la musique promet et l’endroit où l’on est vraiment, comme lorsqu’on écoute une musique symphonique en faisant la vaisselle, par exemple. Ces décalages peuvent nous permettre d’accéder au sublime.

Vous citez le philosophe slovène Slavoj Zizek : « la même musique qui, à un moment, a servi des objectifs diaboliques, peut être délivrée et mise au service du bien. Ou elle peut être ambiguë et le rester. Avec la musique, on n’a jamais de certitudes. Puisqu’elle exprime les passions les plus fondamentales, elle constitue toujours un danger potentiel. » La musique est aussi une menace ?

Le régime nazi s’est approprié les musiques de Wagner, Beethoven et celles d’autres compositeurs Allemands. Les compositions de cette ampleur peuvent entraîner une forme de domination, elles agissent sur les corps et notre psychologie telles une force. Mais la musique n’est pas seulement une menace, c’est aussi un outil social qui peut nous réunir.

Comment l’humain, le danseur, peut-il continuer d’agir tout en étant dominé ?

Cette musique a pris le pouvoir, elle maîtrise le plateau, on ne peut pas agir contre. La musique se lance sans s’épuiser ; un humain lui, se fatigue, s’affaiblit. Sur scène, les acteurs sont là pour poser des questions sans y répondre : nous sommes là, qu’allons-nous faire, maintenant ? J’adore cette simple présence qui raconte que les humains ne sont pas des machines, qu’ils ne savent pas tout. Ce que le théâtre peut offrir, c’est de nous faire réfléchir sur notre état de vulnérabilité. »

*Occupy Wall Street ou Occupy New York est un mouvement de contestation pacifique dénonçant les abus du capitalisme financier. Le mouvement débute le 17 septembre 2011

Sad Songs to Euphoria: Jompet Kuswidananto on the Making of Celestial Sorrow

© Damaged Goods — info@damagedgoods.be — +32 (0)2.513.25.40