Meg Stuart
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"Il faut s’affranchir des règles non dites qui produisent des inhibitions, de l’uniformité." Dernier opus en date de Meg Stuart, Sketches/Notebook fait éclat de tout ingrédient et déploie une matérialité pleine d’utopie. Il s’est agi, dit la chorégraphe, "d’atteindre et de libérer des essences".

Sketches/Notebook que nous découvrons au Centre Pompidou fait large place à l’improvisation et laisse le sentiment d’une forme déstructurée. Cela fait rupture avec la progression ordonnée dont on se souvient dans des pièces précédentes, telles que Violet, Blessed ou encore Forgeries, Love and Other Matters (avec Benoît Lachambre). S’agit-il donc de marquer un nouveau tournant, ou un moment très singulier de votre parcours ? Voire d’énoncer un manifeste ?
Nous ne sommes pas partis de l’intention d’effectuer un travail qui allait marquer particulièrement quelque chose. Il s’est simplement agi d’aborder l’espace offert dans le cadre de ma résidence au Hau à Berlin, et là s’engager dans un processus. Lequel est passé par une suite d’idées de mouvements, de propositions, d’essais, augmentés des apports de Claudia Hill avec des éléments vestimentaires. Tout s’est opéré par croisements et échanges, débouchant sur des ouvertures d’espaces. Cela laisse, en effet, large place à l’improvisation, mais aussi à des collaborations directement investies sur le plateau, de la part du musicien par exemple. Et on trouve ce qu’on pourrait appeler des présences sans rôles.
S’il fallait situer cela dans un parcours, ce serait à relier avec Auf den Tisch! que j’ai développé entre 2005 et 2010, mais aussi avec Crash Landing, dans la deuxième moitié des années 1990, qui s’était déroulé notamment au Théâtre de la Ville à Paris. Mais à ce moment là, la démarche était plus théorique, plus thématisée, tenue par une recherche que j’explicitais. Tout cela s’est assimilé et se développe plutôt à présent sur un chemin de matérialité, d’ombres, de lumières, de forces. Il y a des matériaux, il y a des tâches, il y a de l’improvisation structurée, mais en effet, il n’y a pas véritablement de dramaturgie constituée.

Un autre trait marquant de Sketches/Notebook est l’effectif impressionnant de votre distribution sur le plateau. Qu’est-ce que cette force numérique vient manifester ?
Dix-huit personnes œuvrent sur le plateau. C’est peu habituel. Mais ce qui est réellement intéressant c’est de voir qui se trouve là. Moi incluse, il n’y a en fait que six performeurs, ce qui est un nombre tout à fait habituel. Qui sont donc les autres ? Ce sont les ingénieurs de plateau, les créateurs lumières, les assistants, ceux qui s’occupent des costumes, etc. Ce sont tous ceux qui, le plus normalement du monde, constituent l’équipe effective d’un spectacle. À ceci près qu’habituellement, on ne les retrouve pas sous les projecteurs.
Voilà très exactement ce qui se produit dans Sketches/Notebook, qui révèle et met en circulation toutes les actions de tous les collaborateurs de cette performance, lesquels s’en trouvent déplacés. Certains, parfois, débordent alors de leur champ de compétences habituel, et des actions et situations inédites se produisent. Il n’y a donc pas un effectif exceptionnel à proprement parler, mais une façon exceptionnelle d’aborder l’espace de la représentation et d’y engager les collaborations.

Puisque vous revenez à cette notion d’espace, que pouvez-vous dire de ce que vous offre votre nouvelle résidence de longue durée au Hau à Berlin ?
En fait, je ne dispose même pas d’un studio permanent, mais de belles plages de disponibilité régulières. Cela traduit en termes physiques la valeur principale de ce type de résidence, qui est la cohérence et la régularité d’un accompagnement ; ce qui est déjà très appréciable. Il y a du sens dans le fait que, du même lieu, émergent une grande forme comme Sketches/Notebook, mais aussi dans quelques mois mon prochain solo. Dans Sketches/Notebook, il s’est agi, finalement, d’atteindre et de libérer des essences, c’est cela.

Revenons donc à cette proposition, qui marque aussi par sa grande durée, son abondance, sa profusion, sa façon de ne pas se presser de finir, de passer le relais de nouveaux tableaux en nouvelles situations. Pareilles caractéristiques sont loin d’être les plus partagées dans une mouvance de l’esthétique chorégraphique et de la performance dont on peut vous rapprocher. On y trouve volontiers des stratégies beaucoup plus minimalistes, ou austères.
Cette longueur, cette diversité, cette abondance si vous voulez, ne sont, honnêtement, que le fruit du mode de travail dont découle cette pièce. Encore une fois, c’est une question de matérialité, je pourrais presque dire de travail manuel, mais plein d’utopie, et comme gonflé par un dialogue incessamment insufflé, fait de réponses et de renvois, d’idées singulières, d’accidents, d’imprévus, mais aussi de répétitions, de mises en série, de liens en connexion. Et s’il y a de l’implicite dans votre question, alors oui j’y assume le fait d’offrir quelque chose au public, dans un mouvement d’ouverture vers lui.

Or justement, on peut constater une contradiction dans cette pièce : un dispositif très original conduit les spectateurs à s’installer directement sur le plateau, au plus près des performeurs, sans rien de commun avec la répartition scène-salle habituelle. Pour autant, le spectateur demeure tout à fait spectateur, sans que son statut s’en trouve fondamentalement mis en cause. N’y a-t-il pas là une limite dans votre projet ?
Modifier l’emplacement physique du spectateur, et modifier la nature de la relation entre spectateur et performeurs ne sont pas deux notions parfaitement synonymes. J’admets tout à fait que notre proposition reste assez douce, gentille pourrait-on dire, mais elle est honnête : le spectateur choisit sa place, il en découle des modifications dans ses perceptions de l’espace et de l’action, et des opportunités de contact inhabituelles. Le spectateur en fera ce qu’il voudra, et il n’est pas obligatoire que cela révolutionne du tout au tout son statut.

Dans le même ordre d’idée, la tonalité dominante de cette grande performance collective est surtout joyeuse, ludique, optimisante, ce qui la distingue encore des partis pris esthétiques qui entendent travailler vers une gravité et une profondeur des enjeux.
Le seul fait que vous le souligniez révèle en quoi cette option peut faire débat. Il y aurait quasiment une prise de risque dans l’option de donner du plaisir – ce qui n’est pas synonyme de produire du pur divertissement. Il me semble que notre travail n’est pas si commun. Il expérimente de nouvelles formes de collaboration, il brutalise les conventions de la narration, il transgresse les frontières, il est plein de connexions et de complexités.
Après quoi, je n’arrive pas à me convaincre que serait négatif en soi le fait qu’il en émane une tonalité positive. Celle-ci n’est jamais que la traduction de l’énergie que nous y avons investie, et qui nous est retournée, sans crainte des effets de magie et d’illusion. Il faut s’affranchir des règles non dites qui produisent des inhibitions, de l’uniformité. Je sais déjà que mon prochain solo sera, lui, beaucoup plus tourmenté, malaisé, âpre à l’approche.

L’une des performeuses de Sketches/Notebook me disait que vos précédentes représentations à Beyrouth avaient eu un impact exceptionnel, dont la résonance s’était faite ressentir jusqu’à Paris. Que s’est-il passé là-bas, de si particulier ?
Je peux difficilement me mettre à la place du public libanais. Mais je peux supposer qu’il ait été très sensible à la dynamique de traversée des frontières, à la question des territoires que cette pièce engage sur le plateau. Bien entendu aussi, et au risque de cultiver des clichés exotiques, on dira que l’humeur d’un public libanais à Beyrouth est plus débordante, moins cadrée, que celle d’un public de première au Centre Pompidou à Paris.

Dans cette pièce, on pourrait aussi caractériser comme très lyrique, enflammée, voire héroïque, la qualité d’engagement qu’y investissent les performeurs…
Héroïque ? Lyrique ? Est-ce que vous voulez parler des musiques de Jurassic Park ?
Oui, il y a de l’ouverture, une envie d’y aller, mais d’un héroïsme d’enfants alors, dénué de toute prétention. On traîne peu de passé dans cette pièce, on la vit engagé dans l’instant. Et là je préfère y déceler des connexions subtiles, des vibrations, des variations. Par exemple, beaucoup d’actions sont minimales, comme le fait de sauter tout simplement sur place.
Mais alors, une action aussi basique engage une forme de confrontation avec la migration, la mutation, le dépassement d’un territoire, l’émergence. Il faut y chercher sa place. Dans cette pièce, c’est tout un collectif qui m’a déportée vers ces types de qualités. Mes propres séquences y sont particulièrement reçues, accumulées, placées sous cette pression d’un mouvement d’ensemble. Ça n’est peut-être pas si mal que, finalement, je montre mes propres contradictions de manière apparente dans une pièce…

S’habiller, se vêtir, se travestir, se costumer, se changer continuellement, sont des actions réitérées, parmi les plus partagées de Sketches/Notebook. Quelle est votre relation avec la question de l’apparence vestimentaire, voire du look ou de la mode ?
Je ne suis pas une accro de la mode. Mais je suis très concernée par la question de la construction des images. Dans la grande circulation des éléments vestimentaires que vous observez dans cette pièce, ce ne sont pas les personnes elles-mêmes dans leur narcissisme qui importent, mais le mouvement de partage de leurs identités, les échanges, le principe de composition de soi par emprunts aux autres. Rien de décoratif donc, mais une exploration des voies de la métamorphose et un principe de mutation permanente. Il est également excitant de questionner le lien entre l’enveloppe du sujet par sa peau, et l’enveloppe seconde par le vêtement.

On reconnaît certains de vos performeurs comme des figures significatives dans le champ des performances de genres, sensibles aux théories queer. Pour autant, cela ne semble pas être investi directement dans cette pièce.
C’est leur pièce. Je laisse faire la confusion et le mouvement, sans thème unificateur. Ils sont tous très différents.

Quel est exactement votre rôle dans Sketches/Notebook ? Dans cette grande session d’improvisation, quelle signification accorder à l’indication d’un projet de Meg Stuart, créé en collaboration et interprété avec cinq performeurs, ainsi que le mentionnent les documents produits ?
Je dirige. Pas de doute. Mais de quelle manière ? Un processus très ouvert engage tous les collaborateurs. J’ai pris l’initiative de les réunir. Je maîtrise certains moyens pour le faire, je rends possible des croisements, je fais en sorte que cela fonctionne. Il ne s’agit pas d’une zone libre. Je décide d’actions, je m’autorise à les changer, je dégage des lignes dramaturgiques. C’est un travail d’orchestration.
Pour autant, c’est leur pièce. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la disposition spatiale, si déterminante dans ce projet, ne vient pas de moi. De même que tout ce qui se passe à chaque instant vient des apports de chacun et ne cesse de se moduler au cœur de l’action même. Cela reste toujours en discussion, le sens demeure ouvert, ne se fixe pas, laisse place à des changements de situation. De ce fait, la notion courante de score, au sens de partition d’actions à conduire, ne me semble pas vraiment pertinente pour évoquer ce travail. C’est que tout relève aussi d’un principe de rythme, de temporalité.

Cette pièce est une célébration d’un principe de travail ouvert et collectif. J’espère qu’il apporte aux gens ce dont ils ont besoin ; et cela n’est pas synonyme de ce qu’ils aiment. En ce sens, je reconnais bien volontiers que ce projet exerce une forme de séduction sur le spectateur, mais alors il faut mettre cette notion en discussion. Par les temps qui courent, il n’est pas anodin d’offrir à un public des raisons de ne pas désespérer.

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