Meg Stuart
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Meg Stuart and Jozef Wouters dream of new art spaces - Charlotte De Somviele (30/03/2017)
Interview de Maïa Bouteillet pour le Festival d’Automne à Paris (05.2017) [ French ]

Interview de Maïa Bouteillet pour le Festival d’Automne à Paris, 05.17

Quel est l’idée directrice de Shown and Told?

Tim Etchells: Le point de départ c’est la relation entre le langage et les images, le texte et le mouvement. Mais pas de façon binaire. Ce qui nous intéresse c’est comment le discours et le corps, les image et le texte se traversent, fusionnent, échangent. Parler n’est pas uniquement de l’ordre du texte, c’est aussi un mouvement ; parler nécessite un corps, du souffle, un muscle, un geste — c’est un acte physique. De la même manière, le mouvement peut être une façon d’écrire ou de parler.

Dans la première scène, Meg Stuart se déplace et on pourrait penser que je tente de décrire ce qu’elle fait. Mais plus on avance dans la scène, plus cela semble incertain. Parfois on dirait qu’elle essaye de danser ce que je dis, mais pas toujours. À d’autres moments c’est comme si nous étions chacun, dans le même espace temps, mais occupés à des programmes très différents, l’un parlant, l’autre dansant.

Meg Stuart: C’est une rencontre intime entre deux langages et sur la façon dont chacun perçoit le monde de l’autre, comment nous y pénétrons et ce que nous mettons en œuvre pour le comprendre. C’est un échange. C’est aussi l’occasion pour le public de voir de près d’où vient la danse, non pas d’un point de vue conceptuel mais en terme d’énergie. Qu’est-ce qui nous passe par la tête lorsque nous dansons? Quelles images, quelles associations, quelles sensations nous viennent ? Idem pour la façon dont Tim Etchells écrit. C’est vraiment sur la dimension poétique, sur l’imaginaire, c’est aussi sur la façon dont nous partageons l’espace. Et il y a des moments très drôles, un peu comme une charade où chacun essaye de deviner ce que fait l’autre…

C’est un de ces projets très spéciaux que je n’aurai pas pu faire dans une configuration de compagnie, c’est plus direct, plus intime. C’est moi sans traduction. C’est vraiment mon langage, mon monde, ma façon d’exprimer les contradictions, les questions, les doutes dans mon corps. Quand je danse, je travaille avec le poids, les déséquilibres, la géométrie, mais aussi en m’imaginant dans différentes situations, en réagissant à différentes fréquences, différentes énergies et à ce qui se passe autour de nous dans le monde. Tim s’en empare. Ça révèle autant de choses sur lui que sur moi, comme si, à travers les mots ou les mouvements d’autrui, on s’approchait plus profondément de soi …

A propos de la matière que vous utilisez quelles sont vos sources ? Vos inspirations?

T.E.: Ce projet fait écho à deux autres sur lesquels j’ai travaillé récemment — le solo A Broadcast/Looping Pieces et la collaboration en cours intitulée Seeping through, avec la violoniste Aisha Orazbayeva — en lien avec le langage et l’improvisation. Plus largement, depuis une vingtaine d’années, j’ai entrepris une collection de matériaux textuels qui comprend aussi bien des phrases griffonnées sur des coupures de presse, des bouts de conversations attrapées au vol, des éléments qui viennent de films, de livres, d’internet… C’est un matériau brut que je peux activer de toutes sortes de façons. La source d’inspiration a aussi été le travail en studio avec Meg.

M.S.: Il n’y a ni références, ni citations d’aucune sorte. C’est une succession de fragments qui se complètent les uns les autres, avec des coupes franches entre chaque expérience. Parfois, c’est juste comme quand on fait les cents pas chez soi pour occuper le temps sans savoir ce qui vient ensuite… passer d’un état à un autre, se sentir bien ou mal dans son corps, être dans ses sensations. C’est très simple, j’essaye de plonger dans mon propre langage. Je n’essaye pas de créer des images, c’est du mouvement au sens littéral du terme.

Echangez-vous vos moyens d’expression? Est-ce une joute? Une rencontre?

T.E.: Une rencontre. Nous arrivons ensemble sur scène avec toutes les informations, le potentiel et les idées que nous avons accumulé chacun de notre côté durant toutes ces années de pratique. La mise en scène et la scénographie sont très simples, les déplacements et les règles implicites apparaissent clairement. Il y a une certaine transparence du travail, vous pouvez voir de façon assez claire comment chacun œuvre à la rencontre de l’autre. Une grande part de la pièce traite de l’écoute et du regard.

M.S.: Il y a des moments où Tim danse — oui, il danse vraiment — et moi je parle. Nous avons un réel échange, avec beaucoup de plaisir, chacun avec son propre langage entre dans le monde de l’autre. C’est une vraie rencontre, c’est tellement simple et c’est tellement bien.

Qu’est-ce qui différencie cette pièce de vos précédentes collaborations?

T.E.: Cette fois, nous sommes tous les deux sur le plateau, interagissant comme artistes et performeurs. J’ai contribué en tant qu’auteur à des pièces de Meg, à la fin des années 1990 et au début des années 2000, et nous avons aussi conçu ensemble une soirée de solos, mais les prestations étaient clairement séparées. Là, nous nous sommes rapprochés.

M.S.: Nous travaillons ensemble de l’intérieur. Il n’y en a pas un à l’extérieur qui dirige, nous sommes ensemble dedans, en dialogue l’un avec l’autre de manière très ouverte, c’est similaire au fait de préparer à manger ensemble ou de partager une promenade, ça se situe à un niveau essentiel. Nous sommes des artistes mûrs, chacun déjà avec un certain parcours, nous avançons en toute confiance vers des zones inexplorées. Ça parle aussi des limites, de ce que ça aurait pu être, des manques, des regrets et de comment on fait avec, de ce qu’on n’a pas pu faire, de nos rêves non réalisés. C’est aussi en relation avec l’âge, c’est lié à un moment de la vie. Ce spectacle n’est pas seulement ce que l’on peut voir mais aussi ce que ça aurait pu être.

Quels sont vos points communs?

T.E.: Meg possède une écoute profonde de ce qu’elle est et de ce qui la constitue. Cela se voit quand elle bouge et quand elle élabore une pièce. C’est un engagement à comprendre le monde de manière complexe et individuelle. J’ai collaboré à deux de ses pièces et j’ai vraiment aimé la façon dont elle mène ses recherches. La salle de répétition était remplie d’apports de toutes sortes émanant de personnes extérieures. À la longue, j’ai réalisé qu’elle piochait avec beaucoup d’attention dans toute cette diversité de matériaux pour composer à partir de tout cela. C’est toujours très instructif de voir quelqu’un d’autre travailler. Particulièrement la façon dont Meg organise le chaos.

Notre principal point commun est la façon dont nous voyons l’être humain comme étant à la convergence de voix, de présences et d’impulsions multiples. Cela s’entend physiquement mais aussi linguistiquement. Ce qui m’a toujours relié au travail de Meg c’est la question des changements de formes, l’instabilité du sujet humain, sa présence. À tout moment, de nombreuses forces, narrations et possibilités très diverses nous traversent. À notre manière, nous travaillons l’un et l’autre sur ces questions.

M.S.: L’intérêt pour le fragment, le goût de la forme et l’envie de construire des événements. Nous avons certainement un rythme différent mais nous avons la même compréhension de ces choses-là. Nous avions tous les deux envie d’œuvrer à une vraie rencontre. Nous partageons aussi une façon d’expérimenter en art, à des endroits très divers.

Que retirez vous du fait de partager la scène avec un autre artiste?

T.E.: Avec Forced Entertainment, je me sens comme chez moi. Mener d’autres collaborations me fait sortir de ce terrain familier et c’est très appréciable. Avec Meg, je suis capable d’articuler à peu près 30 à 40 % de ce que nous faisons mais pour le reste je n’ai pas de mots. Nous sommes en quelques sorte déplacés, avançant sans savoir ce que nous faisons dans un projet qui se situe au-delà de ma capacité à le décrire. Et ça me plaît!

M.S.: J’ai toujours aimé créer un dialogue avec une autre personne, ne pas rester seule dans mon univers. Là il y a eu une vraie relation de confiance, aucun rapport de pouvoir, une acceptation de nos différences. L’autre c’est aussi quelqu’un qui a des qualités, une sensibilité et un potentiel que tu n’as pas forcément, quelqu’un qui sait faire des choses que tu ne pourrais pas faire seul, c’est quelqu’un dont tu as besoin.

Quelle expérience avez-vous de l’improvisation? Quelle différence avec la façon dont vous l’utilisez ensemble?

T.E.: Au début, avec la compagnie, tout était fixé. Puis, nous en sommes venus à improviser davantage pour trouver une énergie plus ludique, quelque chose de moins prévisible avec une dynamique différente. En répétition, pas en public. À un moment a émergé l’envie de générer des structures pouvant permettre l’improvisation sur scène. Là encore, la première partie avec Meg est intéressante: elle danse d’après un canevas imaginé pour la pièce et ce que je dis a aussi été préparé en amont mais nous créons en temps réel, elle improvise et j’improvise. Nous nous déplaçons autour d’éléments prévus à l’avance mais en cherchant dans de nouvelles directions, en nous trouvant l’un l’autre, en nous perdant.

M.S.: Il ne s’agit pas vraiment d’impro ici, nous avons des repères, une structure mais à l’intérieur de ça il y a des moments où on créé vraiment en live. On ne sait pas forcément dans quel ordre viendra tel texte ou tel mouvement mais on a plus ou moins toutes les cartes en main. Ce n’est pas comme lorsque tu effectues des mouvements en direct sans projet préalable, c’est très différent. Cela requiert néanmoins d’être absolument présent à ce qui est en train de se dérouler, d’être complètement dans l’écoute, vraiment connecté.

Comment parvenez-vous à maintenir cet esprit d’impro durant la performance?

T. E.: Avec ces façons très différentes que nous avons de nous surprendre en scène. Le pari c’est de réussir quelque chose qui ait l’air d’émerger en temps réel à chaque fois.

M.S.: Chaque soir a une couleur différente, la façon dont Tim dit le texte ou dont je danse varie d’une fois à l’autre. La qualité de présence, l’énergie, tout cela est très mouvant; pour le public, cela peut sembler proche de l’improvisation, c’est néanmoins très construit.

Le langage est-il une action à l’égal du mouvement?

T.E.: Le langage peut s’avérer un moyen de contrôle, une façon de fixer les choses très forte, par rapport à l’image ou à l’action où c’est souvent plus ambigü, moins défini. J’ai toujours été tiraillé dans mon travail entre le fait d’être dans une relation d’amour avec le langage mais aussi de ne pas le laisser prendre totalement le contrôle de la forme.

Je crois que c’est très important de permettre au langage d’exister en tant que texture, musicalité ou énergie plutôt que sur le plan sémantique. Une grande part de mon travail d’impro ces dernières années réside dans cet espace entre le langage en tant que puissance conceptuelle et le langage comme puissance musicale et poétique. Cette œuvre improvisée en collaboration avec Meg constitue pour moi un nouveau chemin autour de ces questions.

M.S. : J’aime le langage au sens poétique. Il me vient beaucoup d’images quand je danse, — des gens que j’ai croisés, des choses vues durant mes voyages… —, la connection avec le langage est particulièrement opérante dans le cas de ma danse car je passe sans arrêt d’une forme à une autre, parfois je me déplace dans un paysage, parfois je suis le paysage. Ma place n’est jamais fixe. J’aime la poésie, agencer les mots ensemble procure un vrai plaisir, lire de la poésie m’inspire dans ma danse.

PUBLICO, It is still raining on Francisco Camacho - Inês Nadais (16.06.17)

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